Petit matin de soleil tranquille. On déjeune paisiblement, quand, tout à coup, les oiseaux se mettent à piailler bruyamment. L’un d’entre eux criaille plus fort encore et j’identifie aisément le chant angoissé des carouges à épaulettes qui nichent en grand nombre chez nous. Ils semblent s’être approprié le territoire, car nous ne voyons plus qu’eux, de même que de rares merles et quiscales; les mésanges, bruants, juncos ardoisés se font encore plus rares, les cardinaux de même. Je me lève pour voir ce qui terrorise ces dominateurs redoutables. Sur le coup, regardant en l’air; sommet du poteau téléphonique, fil électrique, corde à linge, cimes des arbres, je ne vois rien. Soudain, dans un vol vertical, un large oiseau s’envole, semant des plumes derrière lui, il passe la haie de lilas haute de trois, quatre mètres, si vite que je peine à le reconnaître, mais sa queue lignée le trahit: un faucon pellerin! Je cherche dans mon guide d’oiseaux pour confirmer son identification, trouve la page le concernant quand, mon amoureux m’interpelle: “Il est revenu! Là sur la pelouse!” Au pied de la haie de lilas, le faucon tient dans son bec crochu un carouge qui se débat, déploie ses ailes, lutte, en vain. L’oiseau rapace prend son envol, une nouvelle fois. Un vol vertical parfait. Il se pose sur une des branches mortes du chêne voisin. À nouveau, le carouge lutte dans son bec pour s’échapper, inutilement encore. Le faucon repart avec sa proie… Moi, qui ai eu du mal à me faire à ces carouges agressifs et invasifs, je ne peux m’empêcher d’être triste. Chaque soir, deux d’entre eux, ados insouciants, venaient nous faire la chansonnette sur la terrasse. Ils se tenaient imbécilement à découvert et nous les tancions gentiment pour les mettre en garde contre d’éventuels prédateurs. L’un des deux, qu’on eut dit sans queue, grassouillet et pataud, se posait même sur le sol, apathique et indolent. Sa mère, la “carougette à épaulettes”, volait à son secours en piaillant après lui jusqu’à ce qu’il daigne la rejoindre en hauteur dans la touffeur de l’arbre à perruque (cotinus coggygria). Sortis, nous n’étions pas sur la terrasse ce soir à l’heure habituel de notre apéro-oiseaux, mais cet après-midi, nulle trace du sans queue carouge… Sera-t-il là demain? Ou a-t-il fini ses jours en déjeuner de fauconneaux? Oh! nature comme tu es cruelle parfois…
